Disons-le tout net : il faut un peu de courage pour adapter Neuromancer en 2026. Le roman de William Gibson, publié en 1984, n'est pas juste un livre de SF parmi d'autres. C'est le texte qui a inventé le cyberpunk visuel et conceptuel. Il a infusé Blade Runner (par effet rétroactif), Matrix (carrément), Ghost in the Shell, Mr. Robot, Cyberpunk 2077, et à peu près 70 % de l'esthétique « écran noir + néon rose » qu'on retrouve partout. Tellement infusé que paradoxalement, l'adapter aujourd'hui revient à filmer un truc qu'on a déjà vu cent fois sous forme de copies, sans l'avoir jamais vraiment vu en original. Le pari est tordu.
Apple TV+ tente l'exercice. Premier épisode disponible en avant-première à la rédac, série déployée par épisodes hebdo depuis mai. Voici à quoi on a affaire.
Quarante ans d'attente, ou à peu près
Pour mesurer le poids du projet, il faut rappeler les morts du dossier. Neuromancer a été en pré-production cinéma une bonne dizaine de fois depuis les années 80. Joseph Kahn (Detention) a essayé, abandonné. Vincenzo Natali (Cube) aussi, abandonné. Un projet de longue date chez Universal avec Tim Miller en showrunner pressenti a aussi disparu. À chaque fois, deux trucs coinçaient : le coût (le bouquin est dense, visuel, ambitieux) et la difficulté à porter le style Gibson, qui est très intériorisé, très technique, très peu visuel en réalité.
Apple a tranché en 2022, projet annoncé série (pas film), showrunner choisi (JD Dillard). Tournage entre Londres, Tokyo et Chiba en 2024-2025. Diffusion calée pour mai 2026. Et le pilote est là. Verdict ?
Avant d'y venir, un petit rappel utile : Gibson lui-même a longtemps été méfiant envers les adaptations. Il a accepté Johnny Mnemonic en 1995 (catastrophe industrielle), il a regardé les autres projets s'effondrer sans trop pleurer. Quand le projet Apple a été annoncé, il a juste posté un message court sur son site : « espérons ». L'auteur n'est producteur exécutif que de loin, ce qui peut être bon (il laisse les pros faire le boulot) ou mauvais (personne ne défend les détails du livre quand le studio veut couper). On verra.
Le pari Apple : cyberpunk haut de gamme
Sur la forme, c'est exactement ce qu'on attend d'Apple TV+ ces dernières années : production value énorme, photographie soignée, effets discrets mais propres. Les décors de Chiba City sont impressionnants, mélange de pratique et de CGI bien intégré. La couleur dominante n'est pas le néon rose attendu (bonne surprise) mais un mélange de jaunes aciers et de bleus polaroïd qui fait penser plus à Drive ou à Atomic Blonde qu'à Blade Runner 2049. Une vraie direction d'image, en somme.
Le casting est solide. Case (le héros, ex-cracker chimiquement détruit puis remis en jeu) est joué par Callum Turner. C'est un choix moins évident que les noms qui circulaient (on a entendu Timothée Chalamet à un moment, Robert Pattinson à un autre). Turner a un côté plus brut, plus paumé, qui colle bien au Case du livre, un type pas très sympathique en vérité. Molly Millions, l'icône avec ses lentilles miroirs, est jouée par Briana Middleton. Choix moins immédiat aussi, et c'est tant mieux : trop d'éclat aurait tué le personnage.
Casting et direction artistique : du sérieux
Briana Middleton, donc. On l'avait vue dans Sharper il y a deux ans. Ici elle joue Molly en mode économique : peu de mots, beaucoup de présence physique. Les fameuses lames rétractables sous les ongles sont là, traitées avec retenue. Pas de plan répété pour les exhiber. Bonne décision. Gibson écrivait Molly comme une présence dangereuse, pas comme un cosplay.
Côté décor, Chiba dépasse les attentes. La ville-monde du livre est un cauchemar de signalétique multilingue, de trottoirs qui suintent et de yakuzas en costume gris. La série filme ça en privilégiant les rues humides, les façades surchargées et les intérieurs étouffants. On reconnaît la patte de Erik Messerschmidt à la direction photo (le mec qui a fait Mindhunter et The Killer). Précis, économe, jamais clinquant.
Pilot : ce qui marche, ce qui inquiète
Ce qui marche : l'ambiance, la lenteur calculée, le refus du néon ridicule. Le pilote prend son temps. On suit Case dans son trip d'autodestruction, on rencontre Wage, on tombe sur Molly. Le rythme n'est pas frénétique, c'est même posé, et ça fait du bien dans un paysage série où tout veut hooker en cinq minutes.
Ce qui inquiète : la voix off. Gibson use énormément de jargon dans le livre (cyberspace, ICE, sim-stim, et tutti quanti). La série a fait le choix de garder ce vocabulaire mais en l'expliquant via une voix off de Case parfois pédago. Le risque : tomber dans le mode « narration qui explique trop », style adaptations Dune des années 80. Pour l'instant ça passe parce que c'est court, mais je serai attentif sur les épisodes 3-4.
L'autre inquiétude : le matrix-cyberspace lui-même. Le pilote l'évoque mais ne le montre pas vraiment. Le show-runner a dit en interview qu'il préférait montrer le cyberspace tard et avec parcimonie. Pari ambitieux. À voir si ça paie.
Ce qui pourrait foirer
Trois risques persistants. Un, le rythme : si Apple impose un cliffhanger artificiel par épisode pour booster les chiffres, on perd la lenteur Gibson. Deux, la fidélité littérale : Gibson écrit beaucoup en sous-entendu, et la tentation est grande d'expliciter. Trois, le climax : la fin du roman est dans la tête de Case, abstraite, hallucinée. La porter à l'écran sans la trahir, c'est l'épreuve.
On verra aussi comment la série gère les enjeux datés de 1984. Gibson écrivait à une époque où le Japon dominait l'imaginaire économique. Aujourd'hui c'est moins pertinent. La série va devoir soit traiter ce japonisme avec recul critique, soit l'assumer en assumant le décalage. Pour l'instant, le pilot semble jouer la deuxième carte, mais sans appuyer.
Vaut-il son attente ?
Sur la base d'un pilote, c'est trop tôt. Mais voilà : on tient peut-être enfin la version définitive. Pas parce que c'est parfait, mais parce que c'est sérieux. C'est traité avec le respect que méritait le bouquin, le casting est juste, la production assume sa lenteur. Si les épisodes 2 à 8 tiennent le niveau, on tient un truc qui rentre dans la conversation des grandes adaptations SF du XXIe siècle.
Si ça part en gimmicks ou si ça finit en setpiece de fusillade dans un parking, alors on aura raté l'occasion encore une fois. Et il faudra attendre les années 50 pour qu'un autre studio essaye.
Pour l'instant, on regarde l'épisode 2 jeudi prochain. Avec un peu de fébrilité, ce qui est bon signe.