Il y a quelque chose d'absurde, quand on y pense, à vouloir filmer une partie de poker. C'est six personnes assises autour d'une table. Personne ne parle vraiment. Le seul mouvement, c'est une main qui glisse des jetons. L'enjeu, lui, est entièrement mental, invisible, planqué derrière des paires de lunettes ou des casquettes baissées. Sur le papier, ça ne fonctionne pas. Et pourtant, le cinéma y revient, chaque décennie, avec un nouveau film qui se prend la même claque, le même refus, et qui finit par trouver un angle pour faire fonctionner le truc.
Trois films qui ont, à mon sens, vraiment trouvé un angle : Rounders (1998), Casino Royale (2006), Molly's Game (2017). Trois manières différentes de filmer un jeu qui n'existe pas à l'écran sans astuce.
Une partie de poker, sur le papier, ça ne fonctionne pas
Faisons rapide. Le cinéma classique repose sur trois choses : le mouvement, le dialogue, et un point de vue. Une partie de poker offre peu des trois. Les joueurs bougent à peine. Ils parlent peu (et quand ils parlent, c'est généralement du bluff, donc le dialogue ment). Le point de vue est partagé entre cinq ou six personnes qui pensent toutes simultanément, sans qu'on puisse les entendre.
Pour faire fonctionner une scène de poker, il faut donc tricher. Soit par la voix off (et la lecture des cartes par le héros), soit par le montage (gros plans sur les yeux, sur les mains, sur les jetons), soit par l'enjeu (mettre tellement en jeu que la scène devient un thriller). Les trois films que je vais citer choisissent chacun une stratégie différente. Et chacun en tire un type de poker différent à l'écran.
Rounders, le huis-clos comme école de morale
Sorti en 1998, Rounders est probablement le film qui a fait basculer une génération entière vers le Texas Hold'em. Matt Damon en Mike McDermott, étudiant en droit qui retombe dans le circuit clandestin pour aider son pote Worm (Edward Norton) à éponger une dette. C'est un film d'initiation classique : un mentor (KGB joué par John Malkovich en cabotin russe légendaire), un disciple, une dette, une partie finale.
Ce qui fait fonctionner Rounders, c'est l'usage massif de la voix off. Mike nous explique ses cartes, ses lectures, ses calculs. Le spectateur voit le poker à travers le crâne du joueur. C'est presque didactique, et c'est ce qui a donné au film son statut de « film d'apprentissage » pour les vrais joueurs de poker. La plupart des pros le citent comme la représentation la plus fidèle du circuit underground américain. Pas pour ses scènes d'action, mais pour ce qui se passe entre. Les odeurs de salle de cartes, les types qu'on côtoie, la manière dont une bankroll fond.
Et puis il y a la morale du film, qui est presque puritaine en réalité : maîtriser la technique ne suffit pas. Il faut la discipline. Worm, qui a la technique, n'a pas la discipline, et il rate. Mike, qui hésite, finit par gagner parce qu'il assume le risque calculé. C'est un film moraliste habillé en thriller. C'est ce qui le rend si solide vingt-cinq ans après.
Casino Royale, ou le poker monté en thriller géopolitique
Sept ans plus tard, Casino Royale prend le contre-pied total. Pas de huis-clos enfumé, pas de petites parties. Une seule grande partie de Texas Hold'em (changement par rapport au roman, où c'était du baccara), au Casino Royale du Monténégro, avec Le Chiffre face à Bond, et plusieurs millions d'euros en jeu. Le poker devient un dispositif politique : si Le Chiffre perd, son réseau de financement terroriste s'effondre. Si Bond perd, le MI6 perd les millions investis. C'est une bataille rangée habillée en partie de cartes.
Ce qui marche ici, c'est l'élargissement de l'enjeu. On ne joue plus pour de l'argent. On joue pour le contrôle géopolitique. Du coup, chaque main devient une scène d'action en costume. Les caméras tournent vite, les inserts s'enchaînent (cartes, jetons, regards, lectures), Eva Green observe depuis sa robe pourpre. Le film n'essaie pas d'être réaliste sur le plan poker (les pros se sont d'ailleurs poilés à plusieurs scènes), il joue le poker comme drame opéra. C'est efficace.
C'est aussi le film qui a probablement lancé la dernière vague de popularité grand public du poker à la fin des années 2000, en parallèle du boom des sites en ligne et de la diffusion des World Series of Poker à la télé. Quand James Bond joue, le grand public s'y met.
Molly's Game, derrière la table
Aaron Sorkin réalise en 2017 son premier film en s'attaquant à un sujet imprévu : l'histoire de Molly Bloom, ancienne skieuse olympique devenue organisatrice de parties de poker clandestines à Los Angeles puis New York. Acteurs hollywoodiens, hedge funders, mafieux russes, tout ce beau monde joue à des tables avec des buy-in à six chiffres. Molly empoche du tip. Puis ça part de travers.
Sorkin fait un film qui n'est pas vraiment sur le poker, mais autour. La table reste largement hors-champ. Ce qui l'intéresse, c'est ce qui se passe derrière : qui sont ces gens qui ont besoin de jouer 200 000 dollars de la main ? Qu'est-ce qu'ils cherchent ? Qu'est-ce que Molly elle-même cherche en orchestrant ça ?
Le poker devient le révélateur d'un rapport à la réussite, au risque, à la spectacularisation du soi. Plus qu'un film de joueurs, c'est un film sur la scène du jeu, sur les coulisses, sur l'envers du décor. Le casting (Jessica Chastain, Idris Elba, Michael Cera en mec ambigu et fascinant) tient la baraque. Et puis Sorkin écrit Sorkin, c'est-à-dire à un rythme de fusil-mitrailleur. Bref, c'est bon.
Pourquoi ça continue de marcher
Trois films, trois angles totalement différents. Rounders fait du poker une école de vie. Casino Royale en fait un opéra. Molly's Game l'utilise comme métaphore d'une époque. Et tous trois fonctionnent parce qu'ils ont compris la même chose : on ne filme pas le poker. On filme ce qu'il y a autour. Le mentor, le disciple, le politique, l'envers du décor.
Le jeu lui-même reste, à l'image, presque impossible à montrer. C'est pour ça que les réalisateurs y reviennent, j'imagine. Comme un défi technique répété de génération en génération : trouver un nouvel angle pour rendre visible quelque chose qui ne l'est pas. La prochaine grande tentative arrivera bien, dans cinq ou dix ans. On signera pour la voir.